« Je suis née en 1969 dans la région parisienne, dans une famille catholique d’intellectuels à dominante scientifique. J’ai fait des études de philosophie et je suis professeur depuis plus de 20 ans.
Quand j’avais 21 ans, je me suis mariée avec un musulman né en Algérie et je me suis convertie à cette religion. J’ai ensuite divorcé, à 33 ans.
Je me suis remariée avec un autre musulman d’origine algérienne mais né en France, dont j’ai eu une fille.
Je ne suis plus mariée avec lui non plus. Je suis donc une mère isolée mais salariée, musulmane pratiquante, professeur en activité.
Mes amis savent que je suis musulmane, un certain nombre d’autres personnes aussi, mais je ne m’affiche jamais en tant que telle.
Je vais souvent à des concerts, surtout classiques, j’aime danser, je vais à la piscine, j’aime les livres et les musées. Je ne bois jamais d’alcool car je n’en ai pas besoin pour rigoler et faire la folle : j’attends que les autres aient assez bu pour m’amuser avec eux, et quand ils ont trop bu je m’en vais. Je prie cinq fois tous les jours depuis 25 ans (pas toujours à l’heure), je jeûne tout le mois de Ramadan et je rattrape scrupuleusement les jours que je n’ai pas pu faire.
Je suis également féministe et laïque.
Je ne suis ni raciste, ni populiste, ni tiers-mondiste.
Je ne parle pas de ma vie sentimentale car c’est indiscret.
Je me suis convertie à Paris en 1991, deux ans avant de commencer à enseigner.
J’étudiais la philosophie et cela faisait un contraste très pénible avec ce que m’enseignaient mon mari et son père (paix à son âme pieuse ainsi qu’à celle de sa mère, qui était une véritable sainte). Ils étaient dans le Tabligh ancien : celui du bled, pas celui des cités.
Le Tabligh ressemble à toutes les autres formes de religiosité traditionnelle et patriarcale.
Le passage entre le christianisme et l’islam m’a semblé naturel, mais ma famille et mes amis ne le voyaient pas de cet oeil. Je me suis retrouvée très isolée, avec un mari qui était très désagréable lui aussi. Il avait une vision de la religion totalement figée, culpabilisante
et rétrograde, mais il ne se l’appliquait pas à lui-même.
Malgré ma démarche intellectuelle, je ne parvenais pas à sortir de ce carcan. D’une certaine façon, il me convenait. Il correspondait à un lourd sentiment de culpabilité dont je ne me suis débarrassée que grâce à la psychanalyse et à d’autres aides extérieures. Je n’arrivais pas à m’aimer moi-même, à trouver en moi des ressources pour être joyeuse et dynamique. L’édifice traditionnel et idéologique de la religion correspondait à ce dont j’avais besoin, ou plutôt à mes blessures.
Quand j’ai enfin réussi à demander puis à obtenir le divorce, je me suis retrouvée seule et désemparée.
C’est là que j’ai commencé une thérapie. Je n’avais personne à qui parler de ma quête spirituelle, ni aucun livre de qualité. Ils n’étaient pas encore traduits ni même écrits, au début des années 2000. En tout cas, je n’y ai pas eu accès quand j’en aurais eu besoin.
Je me suis alors réfugiée auprès des soufis de Paris et de Chypre, en particulier notre bien-aimé Cheikh Nazim (paix à son âme pieuse et à celle de son épouse).
Il m’a fait comprendre les limites de ma foi, trop crispée, et celles de ma philosophie, trop rationaliste. J’ai découvert El Ghazali, un des maîtres du soufisme, et j’en ai beaucoup lu. C’est seulement à ce moment-là que j’ai commencé à retirer les barbelés plantés au milieu de mon âme.
C’est aussi à ce moment-là que j’ai rencontré le père de ma fille, musulman pratiquant mais beaucoup plus souple. Il m’a fait énormément de bien, avant de s’éloigner de notre fille et de moi à cause de ses propres démons.
La dernière phase de mon parcours est donc célibataire et féministe.
J’ai des amis dans tous les milieux et toutes les cultures. Je suis en particulier amie avec des homosexuels et des athées.
Je suis enfin devenue coquette, quelques années avant mes 50 ans. Je n’ai pas honte de mon corps, je l’aime et j’en prends soin.
Si je plais ou si quelqu’un me plaît, cela ne me semble pas être un péché. Cela n’empêche pas la chasteté, j’en parlerai une autre fois car c’est assez subtil.
Pour faire court : une femme voilée peut avoir des tas d’amants cachés. Une femme en robe courte peut ne pas en avoir. On n’en sait rien.
En revanche, une femme a le droit d’être jolie sans pour autant être considérée comme un objet de consommation (pour les hommes ou pour son mari).
Bien sûr, je porte un voile quand je fais mes prières quotidiennes. Je l’ai déjà porté dans des pays de culture musulmane, à Chypre notamment.
Mais je me sentirais déguisée et déplacée si je le mettais à Paris !
Aujourd’hui je m’identifie au courant de l’Islam des Lumières, tel qu’il a été présenté par Rachid Benzine dans Les Nouveaux Penseurs de l’Islam. Mon préféré est Abdelmajid Charfi, j’en parlerai une autre fois incha Allah. »
