Ce témoignage est celui d’une enfant athée, d’une adolescente musulmane fervente, d’une adulte spirituelle. Trois personnalités pour une seule identité, trois états d’esprits pour un seul parcours, trois étapes d’une seule histoire…

Je naquis il y a une trentaine d’années en banlieue parisienne, d’un père maghrébin et d’une mère française convertie à l’islam après l’avoir rencontré. Le premier venait alors de rejoindre une « tariqa », sorte de secte dont le cheikh était considéré selon ses propres termes comme « la clé qui ouvre les portes du paradis », « le pôle du temps » et autres superlatifs exubérants. Il lui laissa le soin de choisir mon prénom. Ma mère était alors tentée de m’en donner un deuxième qui reflèterait sa culture et ses origines, mais y renonça rapidement car il refusa : cela devait être un honneur de porter un nom choisi par le cheikh et c’était donc le seul dont j’avais besoin. Ce fut la première d’une longue série de manipulations et de décisions arbitraires destinées à effacer ma mère, son identité, sa personnalité, sa culture.

Mes seuls oncles et tantes connus étaient les membres de la secte, alors que mes parents étaient tous deux issus de familles nombreuses. Aînée, je vis arriver d’autres frères et sœurs. Mon père glorifiait « l’esprit de famille » alors qu’il n’appelait même pas sa propre mère, rabaissait et martyrisait ses enfants, insultait et frappait sa femme devant eux. Je ne savais rien de mes origines. Jamais mon père ne nous avait parlé en arabe, mais il nous forçait à accomplir les prières et apprendre par cœur le Coran sans traduction ni explication, tout en prenant soin de nous éloigner des livres et de toute forme de savoir.
A sa bêtise et son ignorance s’ajoutait un narcissisme irritant : il enregistrait sa propre lecture du Coran sur des cassettes audios qu’il faisait tourner à longueur de journées et nous imposait de suivre au minimum trois fois par jour, assez haut pour qu’il nous entende, sans quoi nous étions encore violemment punis. Lorsque nous apprenions une nouvelle sourate, il nous « récompensait » en nous en enregistrant une autre, et lorsque nous ne la connaissions pas, il nous frappait avec un raccord en caoutchouc doublé de métal en nous faisant compter les coups, puis nous imposait de « faire la cassette » jusqu’à ce que notre récitation soit fluide. Et si nous avions le malheur de piquer du nez, une nouvelle pluie de coups nous réveillait.
Comment aimer cette religion qui n’était que contrainte et violence ? Cette religion dont mon père se proclamait le « dieu sur terre » ? Je ne l’aimais pas, je n’y croyais pas. J’accomplissais les rites qui m’étaient imposés de façon mécanique, sans foi ni conviction, et prête à tout délaisser dès que je me libèrerais de lui.

Au lycée, je fis de nouvelles rencontres et me mis à étudier la langue arabe. Un groupe de filles voilées échangeait régulièrement autour de l’islam, une religion qui portait le même nom que celle de mon père mais en différait sensiblement car leurs discours la faisaient apparaître non violente, non contraignante, non avilissante. Je découvris et me laissai séduire par cette foi choisie et assumée, qui prônait le respect, protégeait le corps et l’esprit, et orientait vers la paix. Je décidai alors de porter un voile qui devait préserver ma pudeur et éloigner de moi les hommes pervers et mal intentionnés, un voile qui m’identifiait comme musulmane, un voile que j’accompagnais d’un mode de vie dévot et ascète.
Trois années s’écoulèrent ainsi. En arrivant à l’université, encore innocente et ignorante, je rencontrai un jeune homme qui semblait en tout point correspondre à mes idéaux. Petit-fils d’un haut dignitaire religieux africain, pieux musulman en propos et en attitudes, il semblait dans le même temps travailleur et disposé à faire le nécessaire pour subvenir aux besoins d’une famille.
Il insista pour entamer une relation avec moi mais sans consentir à l’union religieuse que je lui demandais, décidé à avoir son diplôme et « une situation » avant de prendre tout engagement. J’acceptai, attendis et le fis attendre. Au bout de cinq ans, il parvint à me faire céder aux pulsions sexuelles qu’il réfrénait de moins en moins depuis qu’il avait obtenu un logement où fréquemment, il m’invitait à lui préparer des petits plats. Il clama qu’il n’avait alors plus aucun moyen d’être sûr que j’étais vierge avant lui, et me rejeta en me traitant de vulgaires et sales noms. Cela ne l’empêcha pas de me harceler pendant les années qui suivirent en insistant pour que je lui cède à nouveau, le mal étant déjà fait.
Dans une double volonté de m’éloigner physiquement de lui et de découvrir une partie de mes origines, je voyageai au Maghreb. Les six premiers mois que je passai entre la capitale et le sud furent riches de rencontres et d’enseignements, et bien que les relations fussent difficiles avec les citadins du nord, je me fis un large cercle d’amis venus d’Afrique subsaharienne pour leurs études. Au contact de ma grand-mère, très ouverte d’esprit et intelligente malgré son âge avancé et son manque d’instruction, de mes vrais oncles et tantes, de mes cousins et cousines, mon niveau de communication en arabe dialectal fit un bond.
Tout allait donc pour le mieux jusqu’à ce que mon père se décidât à être de la partie. Il me rejoignit et m’imposa d’emblée ses interdits et son planning. Nous allâmes à la rencontre de sa famille éloignée, encore plus au sud, où il avait hérité de terrains. Il me présenta à tout ce monde, ce qui en soi ne me dérangea pas : dans ces villages retirés, le français était peu parlé et j’avais donc une belle opportunité d’améliorer encore mon arabe. Un cousin, après m’avoir vue une seule fois, me demanda en mariage. Les Françaises étant considérées là-bas comme de bons partis, j’avais pris l’habitude et lui répondis comme aux autres que je n’étais pas intéressée. Je pensai en rester là, mais il envoya son père faire la même requête auprès du mien. A nouveau je répondis par la négative.
Il se trouvait que ce cousin était riche et possédait des terres. Mon père insista donc fortement . Sa propre mère avait beau lui dire que si je ne voulais pas, il ne fallait pas me forcer, il continua tout de même à me bourrer le crâne. Le cousin aussi multipliait les visites et, avec son aide, s’arrangeait pour passer du temps avec moi. Lorsque j’essayais de converser pour atténuer la lourdeur de l’ambiance, il me disait « tais-toi, tu n’as pas besoin de parler car je me rassasie uniquement de te voir ».
Excédée par ses flatteries creuses et rébarbatives, j’en vins à lui avouer que je n’étais plus vierge et que par conséquent il ne pouvait envisager de se marier avec moi. Il rétorqua que cela lui importait peu car il était amoureux, et que si je le voulais il pourrait prétendre auprès de mon père que c’était lui qui m’avait dépucelée après le mariage. J’appréciai l’attention, et un court instant envisageai d’accepter sa proposition. Cependant tout s’effondra car il tenta d’abuser de la situation. Un jour où mon père lui avait permis de m’emmener en sortie pour la journée, il tenta de m’embrasser et d’aller plus loin, arguant que de toute façon comme je n’étais plus vierge, cela ne changeait rien qu’on le fasse avant ou après. Dégoûtée autant par sa mentalité que par son physique et sa brutalité, je revins aussitôt sur cette éventualité et le repoussai définitivement. Du moins le pensai-je…
Mon père, à qui je n’osai relater l’évènement, n’était pas décidé à en rester là. N’ayant pas obtenu mon consentement, il organisa secrètement avec le cousin un mariage-surprise. Un jour, il proposa de m’emmener visiter un site touristique et je me retrouvai dans une mairie, avec le cousin et sa mère. Mon arabe s’étant amélioré, et ma connaissance de la religion étant ce qu’elle était, je compris bien ce qu’il se passait et seule au milieu de ce bled paumé où ils m’avaient emmenée, je ne savais où trouver d’échappatoire. Alors, sous la pression de mon père, je répétai son « oui » en arabe et signai. A coups de billets sans doute, ils avaient effectué toutes les démarches nécessaires et avaient même obtenu un certificat de virginité à mon nom.
Le mariage ne fut pas consommé, car je résistai férocement. Mais selon la volonté de mon père, mon mari parvint à venir en France où face à mon refus de vivre avec lui, il s’installa avec d’autres compatriotes et me laissa dans la maison familiale.
Les années passèrent. Je fus souvent abordée malgré le voile dont je ne me sentais plus digne mais que par habitude je continuais d’arborer, mais je ne voulais plus tomber dans le piège des hommes et les repoussais donc systématiquement. Puis je décidai de tourner la page et de tenter d’autres rencontres. Jouant la carte de l’honnêteté, je confiai mon histoire aux hommes, exclusivement musulmans, que je fréquentais pour apprendre à les connaître. Ceux qui ne se détournaient pas en me faisant comprendre que j’étais une catin étaient peu scrupuleux et, tout en se vendant sur la base d’un islam authentique et respectueux, ne se gênaient pas pour essayer à leur tour d’abuser de la situation.
Je finis par me dire que si je voulais être respectée pour ce que j’étais, il fallait que je m’oriente vers ceux qui étaient indifférents à la sacro-sainte virginité : les non-musulmans. J’avais pu remarquer qu’ils se fichaient de ce qui avait pu arriver avant eux et ne jugeaient qu’au comportement que l’on avait avec eux. Ce type de relation m’apparaissait inconciliable avec ma pratique rigoureuse de la religion mais je tentai quand-même car de leur côté, les musulmans avaient déjà réussi à me la faire remettre en question… Cette unique tentative ne fut guère concluante : j’eus la chance de tomber sur un homme gentil, respectueux, agréable et attentionné, hélas, nous n’étions pas du tout sur la même longueur d’onde et une véritable relation n’aurait pu tenir sur le long terme.

Concomitamment, je me surpris m’interroger sur toute la partie dogmatique de l’islam. Dieu n’est-il pas présent dans l’air que nous respirons, dans la beauté des paysages naturels et la grandeur des inventions humaines ? Pourquoi se limiter à des textes rigides exprimés uniquement à travers des interprétations masculines ? Faut-il être vierge pour que Dieu nous aime ? N’est-ce pas le descendre au rang d’un homme (arabe) que de raisonner ainsi ?
Ces réflexions me menèrent d’abord à ôter mon voile, dont j’estimais n’avoir plus besoin pour me respecter. Et quand bien-même il s’était agi de pudeur, ne consistait-elle pas à éviter de se faire remarquer ? Et dans la société française paranoïaque d’aujourd’hui, est-il un meilleur moyen d’attirer l’attention qu’en se couvrant la tête et à plus forte raison le visage ? Je tiens à exprimer ma déférence envers les femmes qui font le choix du voile tout en respectant la nécessité d’être identifiables et d’accepter celui des autres, ayant moi-même été dans cette posture. Néanmoins j’exige que ma liberté d’y renoncer soit acceptée de la même façon.

Ma mère quitta mon père il y a plus de deux ans et retourna vivre dans sa région. Un peu plus tard, j’allai la retrouver et osai à ses côtés entamer une procédure de divorce. En faisant la demande d’acte de naissance de mon mari, je découvris qu’il avait divorcé au pays, mais sans le faire reconnaître aux yeux de l’Etat français. Je suis donc toujours mariée ici, mais les démarches sont en cours et j’espère me débarrasser prochainement de ce fardeau.
Côté foi, je vis à présent plutôt de mysticisme que d’une religion. Je m’intéresse à toutes les formes de spiritualité mais aussi aux sciences. Je me sens épanouie dans une relation avec un homme d’origine maghrébine avec qui je partage plus ou moins les mêmes références culturelles, et qui se pose aussi beaucoup de questions, passionné par les sciences tout en faisant preuve de spiritualité. Dieu est en tout ce que je fais, il m’accompagne dans mes épreuves et je le remercie pour chaque belle chose que je vis. Je ne me le représente plus à l’image des (hommes) Arabes, de mon père ou de son cheikh. Il est tellement au-dessus de tout cela…

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